Premier chapitre.

Dans la cour verdoyante d'un vieux lycée, le soleil dardait ses rayons ardents sur les élèves. Il s jacassaient bruyamment, courraient dans tous les sens, heureux de revoir leurs amis après deux longs moins de séparation. Bien sûr, celle-ci avait été bénéfique, rechargeant les batteries de tout ce petit monde, professeurs comme élèves. Le grand panneau d'affichage trônait fièrement sous le préau taggué, et si la date du 2 septembre n'était pas affichée ou aurait pu se croire à l'annonce des résultats du bac. Devant les listes, tout le monde s'agitait, poussait les autres, afin de découvrir, après quelques minutes de terrible angoisse, s'ils étaient dans la même classe que leurs copains.

Pour Svietlana et ses amies, il n'y avait aucune raison d'angoisser. En effet, leur lycée ne comptait qu'une seule classe de Première Littéraire, et elles avaient toutes choisi cette filière. Elles jetèrent quand même un coup d'½il aux fiches, et découvrirent avec joie que leur professeur principal était leur prof de français de l'année précédente. Mme Bally, une femme aux cheveux grisonnants mais pleine d'énergie, avait réussi à convaincre les parents de Svietlana que leur fille serait bien mieux dans une section axée sur le français que sur les sciences, même si elle était assez bonne dans ce domaine. Face aux supplications de leur fille conjuguées aux excellents arguments de la professeure, ils avaient fini par céder, pour la plus grande joie de Svietlana qui voyait son but, devenir libraire, se rapprocher lentement mais sûrement.

En échange, Mme Bally lui avait demandé un petit service : guider le nouvel élève, de nationalité russe, pendant cette année scolaire. Svietlana avait longuement suçoté l'une de ses mèches blondes, signe d'hésitation et de réflexion, mais avait accepté avec enthousiasme. Etant elle aussi d'origine russe et parlant la langue chez elle, la jeune fille ne s'était pas souciée des éventuels problèmes de communication. Non, si elle avait longuement réfléchi, c'était parce qu'elle avait peur que cette tâche, si agréable fut-elle, lui prenne trop de temps libre. Or, s'il y avait bien une chose à laquelle tenait Svietlana, c'était à sa tranquillité. D'un caractère assez solitaire mais néanmoins sociable, elle pouvait sans problème passer un week-end seule chez elle, avec comme unique compagnie ses livres, son ordinateur, son chat et son lapin. Ses amies la taquinaient quelques fois sur ce sujet, prétendant qu'une belle jeune fille comme elle ne devait passer le samedi soir seule mais en compagnie d'un beau garçon. L'une d'entre elles, Julie, venait justement de lui taper délicatement l'épaule.

« Lana, sors donc de tes rêveries. Nous te parlons depuis cinq bonnes minutes, mais tu ne réagis pas !
-Excuse-moi Julie. J'étais dans mes pensées, comme cela m'arrive souvent !
-Peux-tu nous dire qui est cet Apollon qui te regarde fixement depuis son arrivée très remarquée dans la cour ? Petite cachottière ! Tu avais peur de notre appétit démesurée, alors tu l'as conservé bien au chaud dans ton garde-manger ?
-Si, dans un jour de grande détresse psychologique, tu décides de placer des gourmandises dans un garde-manger, assure-toi qu'il soit bien dans un endroit frais. Sinon, toute ta nourriture sera transformée en une bouille immangeable ».

Outre un fort penchant pour les sucreries, Julie, une petite brune au débit de mitraillette, se passionnait pour les rimes et les métaphores alambiquées.

Repensant à ce que son amie venait de lui dire, Svietlana tourna légèrement la tête pour tenter d'apercevoir le joli garçon. Malheureusement, elle ne vit personne qui puisse attirer son attention, sauf le beau blond qui se tenait devant elle. La jeune fille devina immédiatement qu'il s'agissait du compatriote dont elle devait s'occuper. Décidément, Mme Bally a eu une excellente idée, pensa-t-elle. Voyant que l'inconnu hésitait à prendre la parole en premier, elle prit les devants et le salua a quand sa langue natale, histoire de le mettre en confiance. Cela fonctionna, et Svietlana continua la conversation, toujours en russe.

« Comment t'appelles-tu ? Moi, c'est Svietlana Krajeskaïa.
-Je m'appelle Alexandre Vadimovitch Duszynsky.
-Parles-tu un peu le français ? s'interrogea la jeune fille.
-Oui, un peu, répondit Alexandre.
-Tant mieux ! »

Svietlana était ravie de pouvoir aider ce jeune russe. D'une nature assez curieuse, elle voulut l'interroger sur sa venue en France, mais un minimum de pudeur envers le jeune homme la retint. Elle ne put s'empêcher de le détailler, notant la belle chemise blanche et les cheveux blonds qui le faisaient ressembler à un petit prince. Le côté très romantique de Svietlana était comblé par ce garçon sorti tout droit d'un conte de fées. D'ailleurs, l'aspect trop parfait d'Alexandre était suspect, mais elle décida de ne pas en tenir compte pour le moment.

« Si tu ne comprends pas quelque chose, n'hésite surtout pas à me demander. Je suis là pour ça-Me
-Merci. Annia m'avait assuré que tu étais...
-Annia ?
-Oui, ma grand-tante. Je suppose que tu la connais mieux sous le nom de Mme Bally.
-Effectivement. Elle sera notre professeur principal, cette année.
-Je lui dois beaucoup... murmura Alexandre, le regard songeur. »

La délicatesse ne comptait pas parmi les nombreuses qualités de Svietlana –on la surnommait d'ailleurs Miss Grande Gueule- mais elle sut se montrer discrète et ne pas insister sur ce sujet qui semblait douloureux pour Alexandre. La sonnerie si particulière du lycée vint interrompre ce moment de gêne, et Svietlana, surmontant sa timidité vis-à-vis du sexe opposé, prit le jeune homme par le bras pour lui montrer qu'il fallait maintenant se rendre dans la salle de classe.

Un véritable capharnaüm régnait dans le couloir et les escaliers, et la petite bande eut bien du mal à se frayer un chemin jusqu'à la salle 101.Voyant qu'Alexandre semblait effrayé par toute cette foule compacte, Svietlana tenta de le rassurer en lui prononçant quelques mots dans sa langue natale, mais le vacarme était tel que la jeune fille ne s'entendait même pas. Tenant toujours fermement le bras d'Alexandre, Svietlana réussit à pénétrer dans la salle, suivie de près par Julie et ses amies.

La 101 leur étant familière, ils choisirent immédiatement les mêmes places que l'année dernière, mais cette fois ils n'étaient pas quatre mais cinq. Svietlana s'assit donc à une table de deux, Alexandre à ses côtés, tandis que les trois autres filles, Julie, Pauline et Clémence choisissaient une table de trois. Comme le professeur n'était pas encore présent, Svietlana en profita pour expliquer à voix basse le fonctionnement du lycée à son voisin, qui semblait étonné de voir les autres élèves bavarder et chahuter même en classe.

Julie et Pauline, une petite rousse, se disputaient discrètement, et Svietlana pouvait sans problème deviner l'objet de leur engueulade. La brunette était, depuis tout juste un an, amoureuse d'Alice, une jeune fille qu'elle ne fréquentait que pendant les cours de sciences économiques. Pauline ne comprenait absolument pas cette attirance et, malgré son caractère paisible, s'énervait très facilement lorsque Julie entrait dans une crise de « Aliçonite aiguë », à un tel point que Svietlana se demandait souvent si Pauline n'était pas jalouse de la fascination de Julie pour Alice.

L'arrêt soudain du chahut interrompit les explications de Svietlana sur le lycée, et Mme Bally entra dans la classe, accompagnée du bruit que faisaient les élèves en se levant.

« Bonjour ! Je suis Mme Bally, votre professeur de français et également votre professeur principal. Je reconnais quelques visages familiers, des élèves que j'ai eu l'année dernière. J'espère que vous avez tous passé de bonnes vacances, et que vous êtes tous en forme afin de vous préparer pour le bac de français qui, je vous le rappelle, vous attend à la fin de l'année. »

Des rires fusèrent dans la classe. Svietlana se remémora les paroles d'Alexandre à propos de sa grand-tante. Ainsi, Mme Bally était d'origine russe. Elle regarda le visage encadré par des cheveux presque totalement gris, et essaya de retrouver quelques traits de son voisin/ Les yeux, en amande, étaient semblables, mais différents par la couleur : marrons pour la professeure, verts pour Alexandre, comme ceux de la jeune fille. Elle se rendit compte que fixer les gens ainsi était très impoli, et préféra se concentrer sur le tableau noir, où Mme Bally écrivait les objectifs principaux de l'année.

Alexandre, que Svietlana avait presque oublié, lui donna un coup de coude, et lui demanda :

« Excuse-moi, mais je ne comprends pas... Que veulent dire tous ces mots ? »

Pour quelqu'un qui n'apprenait le français que depuis quelques mois, Svietlana trouvait qu'il parlait plutôt bien, même si son accent déformait la plupart des mots.




# Posté le mercredi 07 octobre 2009 16:17

Modifié le dimanche 11 octobre 2009 16:39